Leçon 8: Concilier efficacité de l’action militaire et droits des citoyens
Perceptions actuelles de la discipline
Extrait de « La discipline aux armées » écrit par CARL PÉPIN, PH. D., HISTORIEN
La discipline était normalement appliquée par une combinaison de sanctions formelles (allant de procédures sommaires jusqu’à la cour martiale) et informelles, parfois brutales et coercitives. Les aspects brutaux et coercitifs de l’application de la discipline ont officiellement été bannis des forces armées occidentales modernes, bien qu’ailleurs, comme dans l’armée russe, des controverses resurgissent de temps à autre sur des incidents que l’on présente comme « isolés ».
De nos jours, les forces armées des états démocratiques perçoivent la discipline et ses applications légales au cœur, sinon à l’avant-scène, des relations qu’elles entretiennent avec les sociétés qu’elles servent et protègent. Le citoyen qui s’enrôle sur une base volontaire consent implicitement à un engagement de « fiabilité inconditionnelle » qui l’oblige à prendre des risques que ses pairs dans la société civile n’oseraient pas nécessairement accepter. Par ailleurs, cela signifie que la discipline militaire requiert certains standards qui apparaissent plus élevés et qui n’ont pas d’égal ailleurs dans la société civile.
Cela ne signifie en rien que la discipline militaire soit opaque au point de demander à un homme d’accomplir une tâche hors de proportions de ses capacités physiques ou intellectuelles, ou des tâches qui ne seraient moralement pas correctes. De nos jours, il existe des mécanismes légaux qui permettent à un militaire de refuser d’obéir à un ordre si sa conscience lui indique de ne pas aller de l’avant. En d’autres mots, les militaires admettent qu’une discipline rigide et aveugle n’est ni militairement appropriée, ni socialement et politiquement acceptable. Il est aussi admis que l’autodiscipline a ses mérites particuliers, en ce sens où elle est le produit de valeurs, d’un code d’honneur personnel, d’une obligation morale et d’une fierté professionnelle à servir sous les drapeaux. Souvent, ces derniers facteurs contribuent à produire des individus naturellement disciplinés, puisque la motivation à servir les protège partiellement des conséquences de l’indiscipline.
Bref, la discipline est le ciment des forces armées. Elle doit être un élément à toujours prendre en compte dans l’analyse des batailles. À elle seule, la capacité à demeurer collectivement calme sous le feu ennemi, sans nécessairement assurer la victoire, empêche indubitablement le désastre.
Les conditions d’un commandement et d’un style de relations humaines fraternels
Quatre conditions principales permettent de créer cette fraternité. Il s’agit de responsabiliser les individus, de les valoriser, de créer une profonde satisfaction de servir et d’aboutir à une discipline librement consentie. De toute évidence, ces conditions s’enchaînent logiquement, chacune agissant sur les autres en retour.
Responsabiliser chacun
Il faut tout d’abord responsabiliser chacun. L’idée selon laquelle il existerait, au sein d’un groupe, « les responsables et les autres » est pernicieuse car elle pose en principe la déresponsabilisation des exécutants. Certes, il y a des chefs et des subordonnés mais tous sont responsables de leurs actes dans la réalisation d’une œuvre commune, sans quoi les chefs s’épuisent à créer et entretenir un mouvement et à susciter des initiatives qui ne demanderaient qu’à s’exprimer spontanément. Nul n’est dépourvu de talents. Responsabiliser chacun, c’est en réalité reconnaître ses talents et l’encourager à les exprimer.
Valoriser les individus
Responsabiliser, c’est aussi valoriser les individus, donc les pousser à donner toujours davantage d’eux-mêmes en développant en eux la claire conscience de ce qu’ils apportent et sont susceptibles d’apporter à la collectivité. C’est bien la valorisation des individus qui fait naître, au-delà de la responsabilité individuelle, le sentiment d’une responsabilité collective, celle-ci constituant l’un des fondements de la cohésion.
Satisfaction de servir
Ainsi valorisés, les subordonnés éprouvent une profonde satisfaction de servir, quelle que soit leur place dans la hiérarchie. De cette satisfaction découle le plein épanouissement des hommes, source première de leur motivation et de leur désir de bien faire, d’où un élan supplémentaire conféré à la valorisation et à la responsabilisation. Cette satisfaction de servir ne peut émerger que si, dans les relations de commandement, se répondent le dévouement que l’on attend naturellement des subordonnés vis-à-vis de leurs chefs et celui que ceux-ci manifestent à l’égard de leurs subordonnés.
Discipline librement consentie
Lorsque les subordonnés se sentent responsabilisés, c’est-à-dire reconnus, et qu’ils puisent une réelle satisfaction dans l’exercice quotidien de leur métier, ils acceptent spontanément les exigences d’une discipline dont ils comprennent mieux les raisons et dont les caractères particuliers résultent de la nature de l’action de combat. Cette discipline librement consentie est la quatrième condition de la fraternité. Elle achève d’ordonner les efforts de tous pour le succès de l’action commune.
Ces quatre conditions engendrent ainsi un « cercle vertueux » du commandement : au fur et à mesure que chacune d’elle se réalise, les autres se renforcent jusqu’à créer un élan que le chef n’a plus à susciter, mais seulement à orienter. Il s’agit bien, en responsabilisant et en valorisant les subordonnés, de leur porter l’attention qu’ils méritent. Il s’agit bien, en leur offrant la satisfaction de servir, de les respecter. En les conduisant à précéder l’ordre par une discipline librement consentie, il s’agit bien de les grandir. Il s’agit bien, en un mot, de les aimer.
